La voiture électrique n'obligera pas forcément à rester dans le nucléaire.

Lorsque l'on évoque l'avenir électrifié ou électrique de l'automobile, le premier argument pour assurer qu'il ne s'agit pas d'une solution d'avenir est la pollution engendrée par la fabrication de ces voitures, ce qui est un argument réel pour leur conception, mais qui n'est pas vérifié sur l'ensemble d'une vie de voiture électrique. En revanche, le second argument est souvent celui de la demande importante en énergie que cela pourrait engendrer, alors que le nucléaire est toujours un peu plus sur la sellette.

Dans un entretien accordé au site du journal Le Point, Rana Adib, la secrétaire générale du réseau d'experts en énergies renouvelables REN21, assure que l'on pourrait dépendre entièrement des énergies propres si les acteurs économiques accéléraient la cadence. Le constat est sans appel : seuls 44 pays ont mis en place des politiques de taxation du carbone visant à limiter l'utilisation d'énergies fossiles, alors que les aides pour les énergies sales ont augmenté de 11 % en trois ans.

Pour couronner le tout, la France a elle aussi réduit ses investissements dans les énergies renouvelables, bien qu'EDF rappelle que la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte, du 18 août 2015, vise un objectif de 32 % d'énergies renouvelables dans la consommation totale d'énergie dans l'Hexagone. En 2018, l'éolien représente seulement 5,5 % de la production d'énergie du pays tandis que le solaire est encore marginal à 2 %. Des taux encore trop faibles, si l'on veut pouvoir compter sur le renouvelable pour le secteur de l'automobile dans le futur.

"L'accélération n'est pas suffisante si l'on prend l'ensemble des domaines", déclare Rana Adib au Point. "Dans le secteur de l'électricité, les avancées sont très significatives, les énergies renouvelables sont même devenues au niveau mondial moins chères que les autres sources comme le gaz naturel, le charbon ou encore le nucléaire. En 2018, il y a eu un appel d'offres au Brésil pour produire de l'électricité, sans préférence pour la source d'énergie. Le photovoltaïque et l'éolien l'ont emporté, car ils étaient les plus compétitifs. Au niveau mondial, les capacités de production à partir des énergies renouvelables ont augmenté de 40 % depuis cinq ans. Cette tendance montre que c'est une source d'électricité intéressante d'un point de vue économique."

Et de préciser la complexité des réseaux électriques, ainsi que leur dépendance à l'État, qui complique grandement l'accélération sur le plan des énergies renouvelables : "L'électricité fait souvent partie d'un système centralisé, piloté par l'État, et connecté à un réseau. Dès qu'on définit de nouvelles conditions de marché, une nouvelle règle du jeu, l'impact est direct. Dès les années 2000, les États se sont engagés politiquement, avec une vision industrielle. Une filière s'est donc développée, réduisant les coûts. Le défi, désormais, c'est que les États s'engagent aussi dans le domaine de la chaleur, du froid et du transport."

Des décisions à prendre face aux industriels

Le problème semble se situer sur la capacité des pays à se tenir à un plan radical, quitte à bouleverser les habitudes des citoyens, mais aussi des industriels, au centre desquels se situent toujours les lobbys, que Rana Adib place comme principaux responsables de cette absence d'engagement de la part des autorités à se diriger vers le renouvelable de manière beaucoup plus nette.

"D'abord, à cause du lobbying important des acteurs du transport aérien et de l'automobile. Le transport aérien, mais aussi maritime, est exclu de l'Accord de Paris, par exemple. Ensuite, dans ces secteurs, l'avantage économique des énergies renouvelables est faussé par les subventions accordées au charbon, au kérosène ou au gaz naturel. Notre rapport note que, sur 115 pays dotés d'un système de subventions aux énergies fossiles, 40 ont commencé à le revoir, mais au moins 75 ne font rien. Le plus choquant, c'est que, selon le FMI et l'Agence internationale de l'énergie, ces subventions ont augmenté de 11 % entre 2016 et 2017."

Une France à l'énergie 100 % renouvelable ?

En revanche, l'experte est persuadée que ces objectifs de réduction des émissions polluantes, notamment via les mobilités vertes, n'est pas incompatible avec le ralentissement du nucléaire, alors qu'Emmanuel Macron envisage de réduire de moitié la part du nucléaire dans le mix énergétique français d'ici à 2035, soit cinq ans avant l'interdiction prévue de la vente des voitures thermiques. Elle va plus loin en assurant que grâce au partage d'énergie des voitures électriques ainsi qu'à l'hydroélectricité, la France pourrait fonctionner en quasi totalité aux énergies renouvelables.

"Oui, il faut planifier, parce qu'on ne passera pas de 75 % à 0 rapidement. Mais c'est la bonne voie. Le nucléaire n'apporte pas assez de flexibilité pour alimenter le réseau en complément de l'éolien ou du solaire, son temps de réponse est trop long. L'hydroélectricité apporte une souplesse beaucoup plus grande, par exemple, tout comme les batteries de voitures électriques, qui pourront bientôt se connecter au réseau et lui apporter une flexibilité. La France pourrait très bien passer à 80 ou 100 % d'énergies renouvelables dans son mix énergétique. Mais il faut conduire ce changement de manière planifiée et ambitieuse."

Source : Le Point

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